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Posts Tagged ‘poète’

« L’homme me servit des œufs à la poêle et des tranches de jambon. Quant à lui, il s’assit en face de moi, à la grosse table de chêne, et se mit à manger en désordre des tomates crues. Il les saisissait dans ses mains, les partageait en deux avec son coutelas, les saupoudrait de sel, de poivre, d’ail et de clous de girofle, et les avalait d’un trait. Il les préférait grosses, épaisses à triple menton, toutes pâmées, toutes lourdes, comme des hanches. La chair des tomates est énorme et sensuelle. Elles sont humides de jus et d’humeurs écarlates, ivres de vinaigre et de sucre. Ô tomates mûres, vous êtes la joie du monde et la volupté des intestins. Votre chair âcre et molle est nourrissante comme des seins, rose comme les pubis. Sous une peau transparente pareille à une paupière, vous cachez et tour à tour vous montrez une substance pure et pesante, une sorte de pâte mondiale, un éther rouge tout constellé de graines ou d’astres. Vous êtes des systèmes solaires, ô tomates, des systèmes solaires et des ventres de femmes, des ventres de femmes et les cervelles de la Terre. Vous recelez en vos flancs les rouges les plus épais et les pourpres les plus écarlates. Ô tomates cardinales, qui sentez le Pape, le Soleil et le Mikado, tomates qui êtes l’essence et la bile du Grand Pan, tomates qui avez la densité de l’or et le volume des cœurs, vous êtes autrement belles, autrement désirables qu’une âme, ô tomates! ».

« Choléra »,  Un amateur de tomates, chapitre XI, p. 167, Joseph Delteil, Œuvres complètes, Éd. Grasset.

tomates

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Le tapis du salon”. C’est le titre du recueil et de trois des dix-huit nouvelles qu’il contient.

Dix-huit histoires courtes, improbables, où le destin des personnages, d’un mot, bascule irrémédiablement. Le drame est omniprésent. La phrase courte, énergique. Les chutes, implacables.

Détonant ! Annie Saumont, petite silhouette frêle et discrète, est un auteur à l’écriture efficace, cinglante, noire, directe.

Extrait : dernières lignes de Falaises (page 55), histoire d’un garde-côte, plongeur émérite, poète d’occasion qui participe au concours : le Printemps des Poètes.

Il a passé une journée à composer son poème.
C’est le printemps.
Il a dormi sur la falaise. Se réveille. Barre un mot sur la page. Hésite. Ne sait plus quand ne sait plus où ne sait plus ce qu’il a écrit.
Ne sait plus l’heure.

Il plonge étourdiment. Mais un plongeon superbe.
Il est en bas, immobile, vautré sur le sable blanc, brisé, disloqué, vaincu….
L’eau est loin, juste un trait bleu.

La mer est basse.

Le tapis du salon” (Juillard-2012) est le dernier livre d’Annie Saumont, novéliste hors pair, plusieurs fois récompensée. Elle a reçu en 1981 le prix Goncourt de la nouvelle pour “Quelquefois dans les cérémonies” (Gallimard).

Elle a également traduit John Fowles et J. D. Salinger (voir l’article de Josyane Savigneau, intitulé  Le verbe bref, dans « le Monde des Livres » du vendredi 2 mars 2012).

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